DESTIN DE FEMMES, Épisode 31, veuve encore une fois

 

Rosalie Désirée Ruffier

Depuis que maman avait déserté mon foyer pour se coupler avec son vieux, toutes les corvées m’incombaient, Victor avec ses pieds plein de boue se carrait dans son fauteuil dès le soir venu et me donnait des ordres en hurlant. Je faisais tout et prenait toutes les décisions. J’avais même pris sur moi d’envoyer les enfants à l’école communale, c’était révolutionnaire dans notre famille. D’ailleurs il me le reprochait souvent en me disant que j’allais les transformer en curaillon. Quel con, que de s’imaginer qu’il n’y avait que les prêtres d’instruits, les gros paysans l’étaient, le notaire et même paraît-il ce bon à rien de cantonnier.

D’autant que j’étais bien fatiguée, je saignais tout le temps et souillait mes jupons. Victor en fin connaisseur me rassurait en me disant au moins t’es pas enceinte. Les sarcasmes de ce maçon ignare ne me rassuraient guère. Je saignais tout le temps et j’avais très mal pendant nos rapports sexuels.

C’est cause de ces foutus écoulements que je ne me suis pas rendue compte que j’étais de nouveau pleine. J’étais épuisée en je dus m’aliter. Maman venait souvent mais Aimable avait décidé de partir sur Villiers Saint Georges dans une petite maison dont il avait hérité. Je comprenais tout cela mais elle m’était indispensable, Alexandre mon petit homme n’avait que 9 ans, Rosalie 5 ans et Émilie 4 ans.

J’étais tellement épuisée qu’en mai je ne pus faire le chemin jusqu’à Saint Brice pour le mariage de mon dernier petit frère Louis Nicolas, Victor y alla seul accompagné de mon fils Alexandre et de son fils Alphonse.

J’étais vraiment inquiète d’avoir si mal, je fis venir la sage femme pendant que tout le monde était à la noce. Elle m’examina, tenta de me rassurer mais me conseilla de voir un médecin. Elle en avait de bonnes, montrer son fondement à un homme, je verrais.

Marie Anne Ruffier

J’ai conduit mon dernier à l’autel, j’étais pas peu fière, il était très beau mon fils et cette petite qu’il nous avait trouvée une vraie merveille.

J’espérais que ce joli conte de fées ne serait en rien altéré.

Avec Aimable on se préparait à déménager sur Villiers mais la grossesse de Rosalie qui se passait très mal me donnait envie de rester à son chevet.

Un jour que je rentrais de m’occuper de ses petits je croisais devant chez moi la voiture du menuisier du village, je n’y prêtais pas plus d’attention et je lui rendais son salut.

En entrant chez moi et juste en face notre porte à double battants je l’aperçus, d’une belle hauteur, à deux vantaux surmonté de deux tiroirs sentant bon l’encaustique et le bois, l’objet de mes rêves.

Celui dont je ne m’imaginais pas qu’un jour il serait dans ma maison, un buffet briard en bois de noyer et peuplier, une merveille. Le père Flon assis sur sa chaise de paille, tapis dans l’ombre souriait de toutes ses dents.

Je me mis à caresser l’objet comme on caresse un homme, mes doigts couraient dessus, je le sentais, ouvrais les portes, refermais les tiroirs.

Je me jetais aux pieds de l’Aimable et lui baisais les mains comme un vassal à son roi, j’exultais.

Je lui aurais donné sur l’heure n’importe quoi, je me serais transformée en esclave. Je me serais damnée pour un tel meuble, il était la consécration d’une vie et je savais que toutes les économies d’Aimable étaient passées pour sa confection.

J’étais sur un nuage, puis je repensais à ma fille et en pleurs je m’effondrais sur mon lit enfouissant ma tête dans le courtil pour étouffer mes sanglots. Je pressentais une catastrophe, c’était indéfinissable et inquiétant.

Parmi les contraintes du mariage l’une était celle de suivre son mari, alors on déménagea, ce n’était pas le bout du monde mais à pieds cela représentait quand même.

La maison était joliette, éclairée, saine et propre. Plus grande que celle que nous laissions. Mon beau buffet prit la place de choix non loin de notre grand lit au joli ciel.

Un vrai bonheur aurait pu découler de cette installation mais le destin en jugea autrement.

Un soir, nous étions le 16 janvier 1857, Aimable se leva de table, tituba et sans prononcer un mot il s’écroula comme une masse.

Je tentais de lui venir en aide mais rien , il était inconscient, son pantalon était trempé il s’était pissé dessus . Je me jetais dehors et demandais du secours en hurlant.

Les voisins vinrent m’aider et on le porta sur notre lit. Il vivait mais sa bouche bizarrement était de travers, des mots incompréhensibles sortaient de temps à autre. Il ne pouvait bouger, seul un bras lui obéissait. Je fis prévenir les enfants, Rosalie alitée et prête à accoucher ne put se déplacer, mon fils ainé ne se déplaça pas quand à mes filles elles aussi restèrent muettes. Seul Victor vint au nouvelles. Il n’y avait rien à faire et il repartit au chevet de sa femme.

Moi je m’installais dans un fauteuil sous une couverture et tentais de dormir un peu.

A l’aube je me réveillais, la chandelle était morte, le feu ne rougeoyait plus, nous étions encore loin de la levée du jour et le froid était prégnant.

En soufflant sur les braises je pus raviver le feu et rallumer un bout de chandelle. Je le vis alors dans un ultime effort sa tête s’était tournée vers moi. Sa grimace avait fait place à un beau sourire, ses traits crispés avait repris un aspect juvénile. Mort qu’il était le Aimable Flon, je perdais ainsi mon troisième mari. Dans le froid sépulcral j’attendis seule au chevet de mon mort que les vivants se réveillent

Le lendemain on le portait en terre, par peur des on-dit, mes enfants vinrent à l’enterrement de leur beau père mais il faut bien le dire, furent avares de chaleur et de réconfort.

Je me retrouvais seule dans un village que je connaissais peu avec des gens qui m’étaient étrangers.

Je devins la veuve et l’on me regarda maintenant comme une sorcière bonne au bûcher.

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