DESTIN DE FEMMES, Épisode 26, Catin de mère en fille

Rosalie Désirée Ruffier

Un jour ma petite sœur se mit à pleurer, et m’avoua qu’elle n’avait plus ses menstrues, c’était une mauvaise nouvelle. Mais elle me dit que le père était sérieux et qu’il avait fait des projets de mariage.

On l’annonça à maman et c’est moi qui me prit une engueulade, que je l’avais dévergondée, que je lui avais donné mon vice et que ces envies de faire des cochonneries venaient de moi. Je ne me laissais pas faire et lui criais ses quatre vérités. Comme des furies nous nous sommes insultées, elle n’avait plus de respect pour moi et je n’en avais plus pour elle. On ne s’occupait même plus d’Eugénie.

Je ne remis plus les pieds chez ma mère avant un moment.

Eugénie donna le nom du géniteur et maman , mon frère et mon oncle s’en allèrent en procession lui demander de réparer.

Léon Debarge était un brave gars amoureux de son Eugénie mais il avait disparu du village pour accepter un troupeau de mouton dans les fins fond de la Marne.

Personne ne sachant exactement où il se trouvait, même sa pauvre mère qui demeurait à Verdelot n’avait pas été mise dans la confidence. Léon était un itinérant et avait un peu la bougeotte, la vieille promit de le faire avertir et s’engageait à lui faire prendre ses responsabilités.

Mais somme toute, comme un malheur n’arrive jamais seul ma sœur n’était pas accouchée que j’annonçais la bonne nouvelle à la famille. J’étais également grosse. Pour la troisième fois je me faisais avoir, ce fut un beau chahut . J’étais un élément remarquable sur le canton, trois enfants hors mariage et avec des hommes différents cela défrayait la chronique.

J’ai alors tout entendu, catin, fille de catin, dévergondée, salope. Lorsque certaines passaient devant la maison de ma mère elles crachaient au sol et se signaient.

Je ne comprenais pas ce déferlement de haine, la société villageoise réprouvait les liaisons avant mariage.  Mais que je sache, le nombre de filles-mères était énorme et je n’aurais pas pu donner une livre à toutes les donneuses de leçons qui s’étaient retrouvées le cul à l’air dans une grange avant de passer chez le maire et le curé. Foutues hypocrites que ces mégères, pour les hommes le regard sur la chose était différent, ils réprouvaient pour sûr, mais espéraient tous rencontrer une pauvre fille compatissante qui leur ouvrirait les cuisses.

Marie Anne Ruffier

Les filles en avaient fait de belle, nous étions la risée du village, décidément rien n’allait chez nous.

Eugénie accoucha d’un garçon le quatorze janvier mille huit cent quarante huit et le nomma Auguste. Pour une première fois la petite s’en tira de belle façon, l’enfant était robuste et bien charpenté, mais bon par expérience nous savions que la vie n’était pas un long fleuve tranquille.

La Rosalie se transformait en grosse génisse, elle ne pouvait plus marcher et plus travailler, elle se fit donc congédier et se retrouva encore une fois à la maison. J’avais à charge ces deux péronnelles imprudentes et bientôt leurs marmots.

Rosalie accoucha le deux mai de la même année, ce fut un garçon et on le nomma Émile Alexandre.

On s’organisa entre femmes et la vie reprit son cours presque normal. Mes filles, deux belles plantes sans pot tentaient de s’épanouir malgré la vindicte populaire. Nous aurions été marquées au fer rouge ou nous aurions été exposées au carcan sur la place du village que ce n’eut pas été pire.

Puis un jour il y eut une éclaircie dans notre sombre obscur, j’accrochais mon linge sur un fil dans la grange lorsque un grand dadet se figea devant moi.  » Madame je suis Léon, je viens voir Eugénie, ma mère m’a appris pour le bébé. Je suis prêt à réparer et à me marier avec elle.

Ce fut vraiment le bonheur, cela ne risquait pas d’arriver à la Rosalie, la garce ne voulait rien dire.

Le vingt six mai 1849 nous fûmes donc de noces. Ce mariage fit taire presque tous les commérages. L’enfant fut reconnu et changea de nom, il devint Auguste Debarge.

L’une des fautives était rentrée dans la normalité villageoise et la morale était presque sauve.

Il était temps de me décider maintenant à quitter cette maudite maison, je n’avais pas les moyens d’y rester seule.

Rosalie était sur Sancy avec son petit, Louis mon ainé sur Augers avec sa femme et ses enfants, Eugénie venait aussi de s’installer à Sancy avec son homme et leur fils, Augustine était domestique dans la commune de Lescherolle et mon dernier Louis Nicolas jouait les itinérants de ferme en ferme se constituant un petit capital pour un jour s’installer.

J’allais donc rejoindre Rosalie à Sancy les Provins, nous y serions compagnes de misère, on joindrait nos gages et je lui garderais son petit.

On passa l’année 1850 comme cela, Rosalie souffrait encore des avanies villageoises mais cela s’estompait car une autre gamine avait été piégée par les jeux de l’amour et la méchanceté s’était tournée vers cette dernière.

Un jour, je vis la Rosalie toute rayonnante, je n’étais pas née de la dernière pluie et je me doutais qu’il y avait un homme derrière cela.

Dans quel guêpier allait-elle se mettre. Je redoutais un nouveau drame, je redoutais une nouvelle grossesse. Entre toutes ces péripéties moi je m’étiolais un peu, car j’avais maintenant cinquante cinq ans et ma foi je me considérais encore comme une femme. Mon statut de vieille veuve ne me convenait pas, je ne me sentais pas à l’aise avec cela et un remariage ou disons une petite aventure ne m’aurait pas déplu.

Seulement voilà ma journée rythmée par mes tâches ne prêtait guère à la rencontre, le matin je me levais en premier, ravivais les braises dans le potager, j’allais ensuite vider mon pot de chambre puis généralement j’allais au fond du jardin pour mon soulagement journalier

Je ramenais un seau d’eau en réserve, je me lavais les mains et le visage, faisait mon chignon et mettait mon bonnet. Je pouvais enfin être visible par la société. Nous étions un peu entassées dans nos hameaux et parfois cette promiscuité faisait que nous nous retrouvions en de mauvaises postures au mauvais moment et il nous fallait baisser nos cotillons en urgence quand apparaissait le voisin qui venait pour faire la même chose.

Je mangeais un morceau, ma fille était levée et mon petit fils commençait ses hurlements et ses agaceries. Nous devions partir au travail, généralement nous allions dans la même ferme et il nous fallait emmener Alexandre. Celui-ci était dans nos jambes toute la journée, ou bien il trainait avec les autres mioches dans les cours de ferme, les bois ou les champs. On le retrouvait souvent dans un drôle d’état, plein de boue, les vêtement déchirés, les pieds en sang, les mains d’un charbonnier et le visage d’un ramoneur. Avec Rosalie nous n’avions pas de spécialités précises, on curait les étables, faisions la traite, allions au lavoir, faisions le ménage. On s’occupait des bêtes, allions désherber, couper les vignes, faisions les moissons. Il n’y avait guère que les gros travaux de labour et de battage qui ne nous incombaient pas. Le soir on rentrait fatiguées, mais il fallait encore continuer la journée, préparer le repas, coudre, ravauder, filer, casser des noix, enfin bref nous n’arrêtions jamais. Bon, on rencontrait les hommes et certains n’avaient pas leur langue dans leur poche, ni d’ailleurs leurs mains. Mais bon les plaisanteries et les galanteries allaient à Rosalie et pas à moi. Évidement tout bon jardinier va choisir une fleur en bouton et non pas une fleur fanée.

Ils avaient tort c’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleurs ragouts et l’expérience remplace peut être une légère altération des traits. Bon je rêvais et aucun veuf ne me faisait du gringue.

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