LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 33, la gougnote

Bref le Charles pouvait faire toutes les remarques qu’il voulait je m’en moquais et je pensais à mon rendez vous avec Marie, car voyez vous ma complice Hermance me prêtait sa maison.

Il fallait quand même que je fasse attention, j’étais connue et de plus mon fils Émile qui habitait jusqu’à maintenant à Beautheil venait justement de s’installer dans ma rue. J’étais énervée comme une jeune pucelle et je ne dormis guère. Il avait été convenu que je me glisserais chez Hermance et que Marie sous couvert d’une retouche à une robe m’y rejoindrait. Cela faisait un peu rendez vous de gamins qui se rencontraient à l’insu des parents, mais c’était beaucoup plus grave que cela.

La transgression m’avait toujours attirée mais là, la dimension en était toute autre.

Elle entra belle et lumineuse, je tremblais de tous mes membres. Mon corps semblait se vider de toutes ses forces, je m’abandonnais déjà à elle sans qu’elle m’ait simplement touchée.

Sans un mot ses mains joignirent les miennes, sans paroles ses lèvres prirent les miennes. Lentement, amoureusement, irrespectueusement elle me dévêtit, je n’étais qu’une misérable esclave, nue en sa possession, elle avait le contrôle de mon corps et de mon âme. Gisante, offerte, je l’attendais maintenant sur le lit, elle offrit sa nudité à mon regard et vint me rejoindre.

La suite ne fut que caresses et baisers . Dans un désordre indescriptible de drap nous atteignîmes la jouissance. D’une force telle qu’elle nous laissa pantelante.

Hermance frappa à la porte Charles arrivait, il me fallait partir, un dernier baiser sur l’origine du monde de Marie et je rejoignis mon quotidien.

N’allez pas croire que j’étais une gougnotte, non pas, j’étais amoureuse, transfigurée, renaissante. Malheureusement j’étais aussi comme partagée, la honte de faire quelque chose d’immorale, d’interdit, de sale. Même si à Paris quelques célébrités s’affichaient et provoquaient la pudeur, dans nos campagnes la réprobation était générale. Je deviendrais la sorcière, la gouine, je ne serais plus acceptée nulle part et mon mari me chasserait. Je pense qu’il n’y avait que mon amie qui me comprendrait et de plus je crois que notre amitié féminine pouvait parfois se teinter d’ambiguïté.

Ce soir là Charles fut d’un cèle et d’une monotonie confondante, pendant qu’il me pilonnait j’entendais les aiguilles de la pendule s’égrener et je me pris à compter.

Le souvenir de mon expérience amoureuse me fit la vie plus belle, plus joyeuse, sans qu’en aucune façon nous cherchions à nous rencontrer de nouveau.

Tout me paraissait beau, j’admirais le beau charroie d’Edmond Massiot et la forme délicate des traits du charretier. J’aimais entendre le passage des moutons du père Massiot et les chiens briards qui en commandaient l’ordonnancement, immense nuage blanc qui envahissait soudain la rue, la parsemant de marque odorante qui faisait hurler Placide notre cantonnier.

J’aimais aussi les bruits du village, chez Gustave Duquesne le charron j’aurais pu rester des heures à observer si des remarques salaces ne ponctuaient pas ma présence. Le bruit du marteau sur l’enclume d’Augustin Bergeron le maréchal me ramenait à mon enfance Provinoise et à ses rues animées. Certaines fois il fallait laisser le passage à la grande charrette de Payard le marchand de bois, de grandes billes d’arbres nobles faisaient ahaner les attelages malgré la force des six gros ardennais souvent attelés pour la circonstance.

Le père Fay lui portait ses fûts dans un attelage plus rapide et plus vif et se démenait comme un beau diable pour écouler la piquette Seine et Marnaise fruit des derniers pieds de vigne épargnés par le phylloxéra.

Passaient aussi Hubert Désiré Mulot cantonnier ou plutôt chef cantonnier comme il aimait à le dire, il supervisait plus qu’il ne travaillait et faisait grever sous le joug son seul subordonné le couillon de Placide Ledou.

Tout un monde qui s’animait tôt le matin, l’épicerie de la mère Leclerc qui s’ouvrait concurrencée par celle d’Adélaide Camus. Nous avions nos préférences mais les produits vendus étaient les mêmes.

Ce qui me réjouissait et qui me délectait tel un spectacle de théâtre était le passage de nos pâtres suisses, venus de leur montage ils se déplaçaient en chantant une sorte de chant guttural, il y avait Petter Joseph, Schwinger Joseph et Schval Eugène, toujours inséparables nous les surnommions les trois suisses .

C’était des braves gars travailleurs et compétents mais je n’approuvais pas leur présence. Paradoxal le fait que l’on puisse embaucher des étrangers alors que des paysans de chez nous s’entassaient dans des usines de Paris, me gênait un peu.

Le plus jeune venait traîner prés de chez nous pour rencontrer ma gamine, d’abord elle était trop jeune pour rêvasser avec ce jeune mâle en rut et ensuite cet émigré à l’accent étrange m’inquiétait quelque peu. Prévention idiote pour sur, ils étaient travailleurs, correctes et cherchaient tout comme nous à pouvoir vivre dignement. D’ailleurs les employeurs les avaient en haute considération et comme pâtres ou domestiques ils étaient légion.

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